17 septembre 2008
La crise américaine
Entretien avec le
professeur Shiller (source: les echos.fr)
Le pire de la crise immobilière américaine est-il passé, selon vous ?
Non. Le système financier va souffrir, les faillites personnelles vont se multiplier. Nous n'en sommes qu'au début. Nous assistons à la plus grave crise immobilière depuis la Grande Dépression de la fin des années 1920. Ses conséquences économiques ne seront sans doute pas aussi sévères même si le risque de récession est non négligeable. Mais on va assister à une véritable destruction de valeur. Des millions de gens vont perdre leur maison, et ce qui me chagrine, c'est que tout cela résulte de comportements parfois malhonnêtes. Le public a été entretenu dans un mythe, à savoir que le prix des logements finit toujours par remonter. On a poussé des gens à acheter des maisons surévaluées en recourant à des emprunts extrêmement complexes.
N'exagérez-vous pas un peu ? Ce n'est ni la première ni la dernière crise immobilière.
Nous
avons effectivement connu des crises à la fin des années 1970, au cours
des années 1980 et au tournant du siècle. Chacune a été d'une certaine
manière plus forte que la précédente, plus profonde. Nous sommes en
fait les victimes d'un changement de société. Les Etats-Unis sont
devenus de plus en plus capitalistes. A la fin de la décennie 1970, le
Congrès a modifié les règles encadrant le crédit et les taux d'intérêt.
Désormais, les taux usuraires ne sont plus réglementés et petit à petit
nous en sommes arrivés à la situation actuelle où des produits très
sophistiqués sont proposés à des gens incapables de les comprendre. Le
marché du crédit était autrefois contrôlé par des autorités locales.
C'est devenu un marché national sans réel contrôle. Au début des années
2000, certains ont pris en otages les emprunteurs. Profitant du niveau
historiquement bas auquel étaient tombés les taux à la suite de la
crise de 2001, ils ont proposé des crédits assortis de taux capables de
varier dans des proportions que les souscripteurs n'imaginaient pas.
Les prêteurs savaient ce qu'ils faisaient. Les emprunteurs, non. Le
capitalisme peut fonctionner à condition d'être régulé et que soient
limités les risques d'abus.
Les emprunteurs n'ont-ils pas tout de même fait preuve d'un peu de naïveté ?
Certains,
sans doute. Mais d'autres ont simplement été victimes de l'air du
temps. Ils ont refusé d'ouvrir les yeux car ils préféraient croire que
les prix de l'immobilier ne pouvaient que monter. Du côté des
organismes de crédit ou même des politiques, certains se sont bouché
les yeux. Ils pensaient rendre service aux nouveaux accédants à la
propriété.
Autrement dit, le marché de l'immobilier ne serait pas rationnel ?
A
la fin des années 1980, nous avions publié avec Karl Case un article
qui avait surpris. Il démontrait que la croissance ou la décroissance
des prix de l'immobilier suivait une courbe lisse, sans à-coups. C'est
anormal, car, sur un marché spéculatif, hier ne permet pas de prédire
demain, et l'année dernière encore moins l'année prochaine. Dans
l'immobilier, si. Il peut certes y avoir des inversions de tendance,
mais le mouvement est régulier. C'est en fait un marché d'amateurs se
comportant de façon moutonnière. La nature humaine est parfois étrange
mais les hommes ont souvent tendance à se croire plus malins que les
autres. Dans une bulle immobilière comme dans une arnaque de type vente
pyramidale (schéma de Ponzi), les intervenants sentent bien le côté
irrationnel mais ils se disent que cela peut durer encore un peu et
que, eux, seront capables d'en tirer profit avant que le château de
cartes ne s'écroule. Les gens font montre d'une confiance excessive à
l'égard de leur propre intuition. Quand les prix s'envolent, les
sceptiques, qui estiment comprendre les mécanismes économiques, passent
pour des idiots en choisissant de rester à l'écart du marché. Si
l'immobilier a monté pendant X années, pourquoi ne monterait-il pas une
année de plus ? Dans ces conditions, c'est presque rationnel de se dire
que l'on peut acheter quitte à revendre rapidement avant que la
tendance ne s'inverse.
Cette " folie " immobilière dont nous sommes régulièrement les victimes est-elle nouvelle ?
Il
y a cinquante ans, l'évolution des prix de l'immobilier n'était pas un
sujet de préoccupation. La presse n'en parlait pas et les indices que
nous avons retrouvés montrent que les gens considéraient ce sujet d'une
façon plutôt sereine. Le prix d'une maison, c'était à hauteur de 15 %
celui du terrain, qui certes peut prendre de la valeur, et à 85 % les
coûts de construction, en général assez stables puisque les progrès
techniques et les gains de compétitivité permettent de compenser
certaines hausses. A l'époque, personne ne voyait la pierre comme un
investissement particulièrement bon. Les choses ont changé. Nous
assistons à un phénomène de fièvre acheteuse auto-entretenue. Les prix
montent, donc les gens en concluent qu'il faut acheter. Cela ne
s'apparente pas à proprement parler à de la folie mais sans conteste à
un manque de recul ou de perspective historique. Pour chaque bulle, on
tente d'ailleurs de trouver une explication plausible. Cette fois-ci,
on a parlé de victoire du capitalisme, de globalisation et
d'enrichissement des Chinois et des Indiens, acheteurs de maisons
partout dans le monde. C'est séduisant mais bien trop réducteur.
En même temps, sur la durée, les prix semblent bien être toujours à la hausse.
Certains
ont intérêt à perpétuer ce mythe, mais c'est en grande partie un effet
d'optique. L'inflation explique les hausses mais j'ai démontré,
chiffres à l'appui, qu'aux Etats-Unis, les prix ajustés de l'inflation
n'ont pas changé entre 1890 et 1990. Certains ont fait les calculs pour
des villes comme Amsterdam depuis le XVIIe siècle ou des pays comme la
Norvège et sont arrivés aux mêmes conclusions. Aujourd'hui, pour que
les prix se retrouvent en ligne avec leur niveau historique, il
faudrait qu'ils s'effondrent de 50 % aux Etats-Unis. Je ne dis pas que
c'est ce que je prévois, mais je dois reconnaître qu'il n'y a là rien
d'impossible.
Combien de temps, cette crise risque-t-elle de durer ?
Les
cycles peuvent être longs. Lors d'une précédente crise, les prix à Los
Angeles avaient atteint un pic en 1989 et touché leur point bas
seulement en 1997. Soit neuf années de chute et, au total, un recul des
prix ajustés de l'inflation de 40 %. Dans les dix premières
agglomérations américaines, le point bas avait été atteint au bout de
quatre ans et demi, en 1994. Au cours de cette période, les prix
avaient reculé de 8 % en nominal mais de 20 % ajustés de l'inflation.
Cette fois-ci, la crise pourrait durer plus longtemps et être plus
profonde. N'oubliez pas qu'au Japon, les prix ont chuté pendant quinze
années consécutives. On ne peut exclure une situation similaire aux
Etats-Unis. Sans connaître une grave récession, nous pourrions
traverser une longue période de croissance molle. La bulle n'a en effet
pas affecté que la pierre. Le sentiment d'enrichissement a poussé les
gens à accepter de payer beaucoup de choses plus cher. Les prix ont
augmenté, les profits et les marges des entreprises se sont accrus.
Nous allons peut-être connaître une situation inverse avec une
réduction durable des marges. Incontestablement, l'optimisme va tomber.
Les entreprises vont moins investir, les ménages épargner davantage.
Cette crise américaine peut-elle s'internationaliser ?
Bien
sûr. Les prix de l'immobilier sont déjà en recul à Londres, et la
Banque d'Angleterre a commencé à diminuer ses taux en réaction. Je ne
suis pas un expert du marché français mais, même si les prix ne
baissent pas encore, ne se tassent-ils pas ? Les marchés sont corrélés.
Il ne faut pas regarder l'immobilier seulement avec des yeux
d'économiste mais aussi de sociologue. La hausse se transmet comme une
épidémie. La baisse aussi. Quand les prix montent autour de vous, cela
entretient votre optimisme. Quand ils baissent, cela nourrit votre
pessimisme. La vision que vous avez du monde affecte votre jugement.
Aujourd'hui, les prix reculent aux Etats-Unis, du coup les institutions
financières américaines sont fragilisées. Et je pense que les Français
le savent.
Cette crise pourrait-elle dégénérer ?
Nous allons sans
doute traverser une période difficile, mais ne prévoyons pas
l'apocalypse. Il ne faut pas perdre de vue que depuis un demi-siècle
l'économie mondiale est globalement en croissance continue. Il va y
avoir des dommages mais ils seront sans doute localisés dans certains
pays. Ce n'est pas la fin du monde. Le principal risque est en fait
social. Au moment où les salaires des PDG atteignent des niveaux record
et où la rentabilité des entreprises est à un sommet, on risque de
mettre 2 millions de personnes dans la rue aux Etats-Unis. La crise du
" subprime " va frapper les plus pauvres. Cela pourrait avoir de
lourdes conséquences.
Mais cette crise ne pourrait-elle pas comporter aussi des effets bénéfiques ?
Ce
qui fait la force et l'attrait de villes comme New York ou Paris, c'est
en partie leur vitalité, résultat de leur diversité. Retirez les
artistes, mais aussi les professeurs, les policiers..., ceux qui ne
peuvent plus se permettre de vivre dans une ville qu'ils servent, et
que reste-t-il ? Une ville ne peut vivre seulement grâce à des
spéculateurs. Rares sont ceux prêts à l'admettre mais, paradoxe, une
chute des prix peut aussi avoir des conséquences positives. Les hommes
politiques parlent de pouvoir d'achat, de logement abordable, pourtant
ils sont inquiets dès que les prix baissent dans l'immobilier. Mais
l'accroissement des inégalités que l'on constate aujourd'hui et qui est
en partie lié à l'évolution du prix des logements est aussi porteur de
tensions sociales.
Existe-t-il un lien mécanique entre explosion des bulles immobilières et récession ?
Historiquement,
on n'observe pas de lien entre l'évolution des prix des maisons et les
récessions. A la rigueur, on peut constater une corrélation entre la
construction et les cycles économiques. Souvent, les récessions sont
ainsi précédées d'un recul de la construction. Cela dit, cette fois-ci,
il ne s'agit pas d'une bulle parmi d'autres mais véritablement d'une
bulle gigantesque...
Certains accusent la Banque centrale américaine et Alan Greenspan
d'avoir joué avec le feu et de ne pas avoir agi pour éviter les bulles.
Partagez-vous ce point de vue ?
Les bulles ont tendance à
naître de façon autonome. La banque centrale, en baissant ses taux,
peut bien sûr entretenir un mouvement mais sans doute pas le créer. Il
ne faut pas accorder trop de poids aux banquiers centraux. Quand ils
remplissent correctement leur mission, ils peuvent stabiliser une
économie, pas fabriquer la croissance. Cela dit, aux Etats-Unis, Alan
Greenspan aurait sans doute pu en faire plus pour mettre en garde le
public. En 1996, il a certes prononcé un discours en évoquant
" l'exubérance irrationnelle " des marchés. Mais il n'est jamais revenu
dessus. Peut-être considérait-il que le rôle du président du Conseil
des gouverneurs de la Fed est de contribuer au dynamisme de l'économie.
Il était en fait le reflet d'un changement idéologique qui veut qu'on
ne puisse remettre en cause l'efficacité et la pertinence du marché.
Aujourd'hui, ses mémoires s'intitulent " Le Temps des turbulences ".
Pourquoi n'a- t-il pas parlé plus tôt ? Faire exploser des bulles peut
avoir des conséquences négatives, mais les laisser gonfler au-delà du
raisonnable, n'est-ce pas encore pire ?
Le gouvernement américain a tenté de réagir. Peut-il être efficace ?
Le
problème est que le gouvernement ne veut pas mettre d'argent public sur
la table. Le secrétaire au Trésor, Hank Paulson, a proposé de
standardiser certaines procédures pour éviter les faillites, de
moraliser certaines pratiques, de mettre en place un service de
conseil... Mais c'est un programme facultatif et, s'il ne fonctionne
pas, on risque de nourrir la déception du public.
Que peut-on faire pour éviter que de nouvelles bulles ressurgissent demain ?
Il
n'y a pas de solution miracle, mais pour freiner la folie spéculative
et minimiser l'impact des retournements de tendance, on pourrait, par
exemple, imposer que les mensualités des crédits varient en fonction de
l'évolution constatée des prix. Les taux initiaux seraient peut-être
plus élevés qu'aujourd'hui, mais il existerait ainsi un mécanisme
d'ajustement. On pourrait prévoir une baisse des remboursements si, au
bout du compte, la maison vaut moins que prévu. On peut aussi, comme je
l'ai fait, créer un marché boursier qui permette d'investir sur
l'évolution des prix dans l'immobilier, un marché des " futures " de la
pierre. Lors de la phase de hausse, ceux qui croyaient que la demande
allait se retourner ne pouvaient rien faire, à part attendre d'avoir
raison. Avec le marché des " futures ", qui malheureusement n'attire
pas encore beaucoup de monde, on peut " shorter " l'immobilier, faire
le pari que les prix vont baisser. Cela indique la tendance et pourrait
contribuer à ouvrir les yeux.
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=134316&pid=10612187
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :